Non, la fille de Chirac ne porte pas plainte contre Wikipedia

Vitruve Man

Le buzz d'aujourd'hui sur Internet concerne une plainte apparemment portée par Anh Đào Traxel, la fille adoptive de Jacques Chirac, contre « Wikipedia ». J'ai abordé ce dossier il y a une dizaine de jours, suite à la publication de l'article du Parisien. Le buzz d'aujourd'hui a consisté à reprendre l'information (Anh Đào Traxel porte plainte pour diffamation contre un internaute) et à l'arranger histoire qu'elle fasse plus de bruit (elle porte aussi plainte contre Wikipedia). Retour sur l'origine du buzz et sur sa propagation.

Les mauvais élèves, qui recopient des âneries

J'ai relevé les dépêches et articles suivants. Tous évoquent le dépôt d'une plainte directe contre Wikipedia.

Une partie de ces dépêches se base sur un article du respectable arretsurimages.net (@si), publiée à 9h49. Le problème, c'est qu'@si ne fait que reprendre les informations publiées il y a une dizaine de jours dans Le Parisien, qui ne mentionnent pas de plainte contre Wikipedia, mais une plainte contre l'internaute responsable de l'éventuelle diffamation en question. En revanche, l'article d'@si cite également un article du Post ; le lien fourni par @si permet d'identifier qu'il s'agit de la première version de l'article du Post, intitulé La fille adoptive de Chirac calomniée porte plainte contre Wikipedia. Je parle de permière version, car le Post va subrepticement modifier l'article au long de la journée.

Le titre de l'article original du Post est explicite : il annonce que la plainte est dirigée contre Wikipedia. Quelques heures après la publication de l'article du Post, David Monniaux écrit un e-mail à la rédaction du Post, en demandant des précisions. Il publie également un article à ce sujet, dont je recommande la lecture.

En réponse, vers 11h, Le Post renomme l'article (sans même avoir la délicatesse de répondre à l'e-mail) ; il devient S'estimant calomniée sur Wikipedia, la fille adoptive de Chirac porte plainte. On remarque la nuance ; d'une part, Le Post ne se substitue plus au juge en décrétant que Mme Traxel est effectivement calomniée. Par ailleurs, la phrase mentionnant une plainte contre Wikipedia est retirée. Le lien vers l'article original ne fonctionne plus.

L'article est de nouveau remodifié à 18h28 ; le titre devient alors un panaché des deux précédents : S'estimant calomniée, la fille adoptive de Chirac porte plainte contre Wikipédia. L'URL reste cependant la même. La phrase retirée en fin de matinée réapparaît magiquement :

Et on apprend ce jeudi 24 septembre que Maître Yassine Bouzrou va présenter un complément de plainte contre Wikipédia, auprès du Procureur de la République d'Evry.

Difficile de suivre toutes ces modifications... Au moins, pour les pages de Wikipedia, tout est transparent, puisque l'historique des pages permet de consulter toutes les modifications qui y ont été apportées, toutes les versions précédentes, ainsi que leurs auteurs.

On notera également que l'auteur de l'article du Post est Arash Derambarsh, un spécialiste du buzz, puisque c'est lui qui s'était autoproclamé « Président de Facebook » en janvier 2008.

Les bons élèves

Les bons élèves sont 01.net et Numerama. Numerama publie un article à 16h18 : Calomniée sur Wikipedia, la fille adoptive de Jacques Chirac veut réguler le Net. L'auteur semble avoir fait quelques recherches complémentaires et ne pas s'être contenté de recopier les camarades. Il dédie même deux paragraphes à expliquer les détails de la plainte :

Selon le quotidien, le couple aurait porté plainte contre X et contre l'auteur du message auprès du procureur d'Evry ; mais la plainte contre X vise probablement à identifier l'auteur du message, et il n'y a donc vraisemblablement qu'une seule et même plainte déposée.
[...]
Il est à remarquer qu'elle ne porte pas plainte contre Wikipedia lui-même, ce qui relève d'une certaine intelligence et compréhension d'Internet. Contrairement à un journal ou une encyclopédie traditionnelle, les articles publiés sur Wikipedia ne sont pas sous la responsabilité directe de l'éditeur, protégé par la loi pour la confiance dans l'économie numérique (LCEN).

(L'emphase est de moi.) Et quand bien même une plainte serait déposée contre la Wikimedia Foundation (l'hébergeur de Wikipedia), elle serait sans objet puisque le contenu litigieux a déjà été retiré par des participants de Wikipedia.

L'article de 01.net est publié à 18h50 : La fille adoptive des Chirac poursuit un contributeur de Wikipédia. Les faits rapportés sont presque corrects. Il y a une légère erreur : l'auteur écrit qu'il faut créer un compte pour modifier une page ; c'est faux, tout internaute peut modifier une page sans créer de compte. 01.net cite également Julien Fayolle, l'un des bénévoles francophones de Wikimedia répondant aux demandes de la presse ; cela indique donc que 01.net a dû les contacter avant de publier leur article, afin de faire un minimum de recherches.

Un buzz qui s'emballe

Mais voilà, en fin de journée, il est trop tard. Le buzz a fait son effet, et l'information erronée navigue maintenant sur la toile. Détail amusant, l'article du Post était ce matin marqué comme « relu » et « vérifié par la rédaction du Post ». La deuxième version, corrigée, est retombée à l'état « brut », indiquant que l'information est « non vérifiée par la rédaction du Post » et que « l'opinion exprimée n'engage que son auteur ». De quoi inciter à la plus grande prudence quand vous lisez Le Post, même s'ils indiquent que leur information est « validée » et « vérifiée ».

De manière similaire aux blogs, les journaux ont l'habitude de se recopier l'un l'autre à la vitesse grand V. Personne ne veut passer à côté d'une info ; ils préfèrent généralement recopier des âneries plutôt que de se faire prendre de vitesse. Et puis, comme je l'écrivais plus tôt, il est de bon ton, en France, de dénigrer Wikipedia. La presse ne rate donc jamais une occasion de faire du bruit à ce sujet ; après tout, qui cela gêne-t-il ?