Consanguinité bloguesque, ou le phénomène de reblogging

Vitruve Man

Où l'on s'interroge sur les causes poussant un certain nombre de blogueurs à reprendre, sans même la commenter, une information déjà publiée ailleurs par quelqu'un d'autre.

Contexte

Mon collègue Wikipedien blogueur Pierrot exprimait avant-hier son agacement envers la tendance qu'ont de nombreux blogueurs à reprendre, sans même la commenter, une information déjà publiée ou, pire, en déformant les faits à la manière d'un téléphone arabe1 :

Je me demande toujours pourquoi [...] un tas de sites reprennent tous la même information sans rien y apporter de neuf (ne serait-ce qu'un vrai commentaire du blogueur en question) ou, pire, en la déformant de manière plus ou moins importante. [...] L'exemple typique de cette mauvaise gestion de l'information est la "fameuse" édition papier de Wikipédia dont je parlais un peu ici : texte copié, repris et rerepris dans la blogosphère, devenant le projet d'étudiantS anglais et une mesure du contenu de Wikipédia sans plus de précision que ça (alors que l'objet ne reprend que des articles de la version anglophone), etc.

M'étant fait la même réflexion un peu plus tôt, j'ai commenté l'article de Pierrot :

Je me suis fait exactement la même réflexion avant-hier. À vue de nez, sur 100 derniers billets de blog agrégés dans Wikio sur Wikipedia, il y en a bien 40 sur cette « version imprimée de Wikipedia », 30 sur « Wikipedia arrive sur Google News » et 20 sur « l'arrivée de la video sur Wikipedia ». Et le pire, comme tu dis, ce n'est pas que chacun se sente obliger de recopier une dépêche à l'identique, mais qu'ils essayent de faire original en y insérant des erreurs grotesques. Par exemple, j'ai lu à plusieurs reprises que la « version imprimée de Wikipedia » contenait l'intégralité des 3 millions d'articles (alors qu'il n'y en a que ~2500), ou que « Wikipedia allait maintenant autoriser l'upload de video », ce qu'elle fait depuis des années.

Quelques pistes

La question que pose Pierrot (pourquoi ce comportement ?) n'a pas vraiment trouvé de réponse. Je propose ci-dessous quelques pistes de réflexion, n'hésitez pas à en ajouter.

  • Comme le dit Pierrot, Wikipedia fait vendre ; quoi qu'on en dise, parler de Wikipedia fait monter l'audience. C'est un sujet tendance, surtout s'il s'agit de faire du Wikipedia-bashing (en français dans le texte : critiquer Wikipedia).
  • Les blogueurs font la course au contenu ; le positionnement d'un blog est d'autant meilleur que son contenu est riche, publié régulièrement et abondamment cité (via des liens). Il est donc extrêmement tentant, pour un blogueur en mal d'inspiration et souhaitant accroître son référencement, de publier de nombreux billets sans y ajouter de plus-value. L'idéal serait bien entendu de faire un vrai traitement de fond sur le sujet qu'ils reprennent, mais ça prend du temps et il faut réfléchir. Le blogueur-copieur est par définition paresseux.
  • Rebloguer un sujet transmet l'information ; les blogueurs retraitant le même sujet participent à la diffusion de l'information traitée. Chaque blog a son lectorat, même si un certain nombre d'outils (comme les agrégateurs de nouvelles) provoquent une certaine consanguinité bloguesque.

Rebloguons, rebloguons, il en restera toujours quelque chose

Pourtant, le reblogging est considéré comme une « mauvaise pratique » par les moteurs de recherche. Il est listé comme la première des « choses à ne pas faire » dans les Blog Quality Guidelines de Technorati, la référence en matière de recherche parmi les blogs :

Ne republiez pas le contenu d'autres sites sans y ajouter un commentaire ou une réaction. 2

Cette pratique de « reblogging » s'apparente à celle du « retwitting », où les utilisateurs de la plate-forme de microblogging Twitter (ou son équivalent libre identica) republient tout ou une partie du contenu d'un message déjà publié par un autre utilisateur. J'ai trouvé peu d'études sur le reblogging, sensiblement plus sur le retwitting :

Cela dit, en survolant ce dernier article sur le retweeting, j'ai trouvé la référence d'une thèse de doctorat du MIT publiée en 2005. Intitulée Structural Determinants of Media Contagion, elle semble se concentrer sur les blogs. Je ne l'ai pas encore lue (le document fait 158 pages), mais cela me semble un bon point de départ pour comprendre le phénomène de reblogging :

Et tant que je suis à donner des liens intéressants, je conseille également la lecture de cet article, qui explique en quoi la republication de même contenu dans des contextes différents rend difficile le traçage de l'information et l'identification de l'auteur (et la source) :

  • Claudia Wagner, Enrico Motta, Data Republishing on the Social Semantic Web, Proceedings of the ESWC2009 Workshop on Trust and Privacy on the Social and Semantic Web (SPOT2009), Heraklion, Grèce, 1er juin 2009 (PDF, 423 Ko).

Le mot de la fin

Cette traduction libre d'une conclusion de Russel Beattie résume somme toute assez bien la situation :

Enfin bon, c'est votre blog, c'est votre flux Twitter, vous pouvez y écrire ce que vous voulez, si je n'aime pas, je vais juste arrêter de vous suivre. Mais bon, si je vous suis, c'est que je veux savoir ce que vous faites ou ce que vous pensez ; pas ce que les *autres* font ou pensent, mais ce que *vous* pensez.

Simple suggestion. 3

Notes et références

  1. Cet article de Pierrot a d'ailleurs servi de point de départ à une amusante « chaîne de reblogging » parmi les blogueurs Wikipediens. Pymouss s'est ainsi ému que Popo critique Darko qui copie Poulpy sans mentionner Pierrot. Ou inversement.
  2. « Do not republish content from other sites without adding your original commentary or reaction. » Blog Quality Guidelines de Technorati.
  3. « I guess, hey, just like it's your blog, it's your Twitter stream and you can write whatever you want there and if I don't like it, I can just unfollow you. But obviously, if I'm following you, I want to know about what you're doing or thinking... not what *others* are doing/thinking but what you are. Just a thought. » Russel Beattie.